"On n'existe pas" : au Bourget, un projet de data center construit dans le dos des habitants

Le nouveau maire, Mehdi Nezzar, élu en mars 2026, a combattu le projet pendant sa campagne électorale. Ici aux côtés des habitants et militants associatifs, sur le marché du Bourget, le 2 mai 2026. Clément Brizard-Pasquet

Au Bourget (Seine-Saint-Denis), un projet de data center est en suspens, après que le nouveau maire Mehdi Nezzar a annulé le permis de construire accordé par son prédécesseur, Jean-Baptiste Borsali. Les riverains et habitants de la commune avaient découvert le projet fin 2025, plus d'un an après la présentation en conseil municipal.

Cet article est le deuxième épisode d'une série de trois sur le projet de data center au Bourget.

"Encore un projet dont personne n'a eu connaissance." C'est ce qu'a écrit Michelle, habitante du Bourget (Seine-Saint-Denis), le 23 octobre 2025, dans sa contribution à l'enquête publique sur le data center prévu dans la commune.

Elle résume un sentiment largement partagé par les 300 personnes qui se sont exprimées lors de la consultation. Depuis un an, la commune de 16 000 habitants est agitée par ce dossier de 850 millions d'euros, porté par le promoteur britannique Segro, spécialiste de l'immobilier industriel, et déjà bien implanté autour de la ville.

Prévu dans une zone industrielle de 35 000 m², le data center aurait une consommation électrique équivalente à 2,5 fois celle de la ville. Les premiers immeubles sont situés à 28 m du site. Dans un rayon de 500 m, se trouvent un Ehpad, deux crèches, quatre écoles, un collège, un centre de formation et une mosquée.

Autour de l'ancienne friche H&M prévue pour le data center, rue du commandant Rolland au Bourget, se trouvent plusieurs écoles, une crèche, une mosquée, des immeubles, et un centre de formation, dans un rayon de 500 m. CLEMENT BRIZARD-PASQUET
Autour de l'ancienne friche H&M prévue pour le data center, rue du commandant Rolland au Bourget, se trouvent plusieurs écoles, une crèche, une mosquée, des immeubles, et un centre de formation, dans un rayon de 500 m. CLEMENT BRIZARD-PASQUET

Dès la présentation du projet en conseil municipal, en juin 2024, l'opposition avait interpellé le maire d'alors, Jean-Baptiste Borsali : "Est-ce que les Bourgetins habitant autour de cette zone ont été consultés ?" L'adjoint à l'urbanisme, M. Darani, avait assuré que oui.

Capture d'écran du procès verbal du conseil municipal du Bourget du 20 juin 2024, où sera voté le Projet Urbain Partenarial entre Segro et Le Bourget. CLÉMENT BRIZARD

"Hallucinant"

Techniquement, le projet était dès lors devenu public, car rapporté dans le procès verbal de la séance, accessible sur le site internet de la ville. Mais "tout le monde n'a pas le réflexe d'aller lire ces délibérations", soupire un responsable de service urbanisme exerçant en Île-de-France.

Marie-Paule Direur fait partie des habitants qui lisent ces procès verbaux. Diplômée en droit de la construction, le vote sur le PUP ne lui avait pas échappé. À la lecture, une phrase du maire lui est restée en travers de la gorge. Celle où il assure qu' "à l’endroit où se tiendra le futur chantier, il n’y a pas de riverains directs". "C’est fantastique, on n’existe pas. J’en suis folle", déclarait fin janvier celle qui réside à 60 m du site.

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Pourquoi ne pas en avoir informé directement la population ? L'ancien maire répond ici sans fard : "Vous pensez bien que si je peux pas en parler à mon équipe municipale, je peux encore moins en parler à la population."

"C'est hallucinant, réagit Marie-Paule Direur, devenue porte-parole du collectif contre le projet. Je suis vraiment choquée, je n'ai pas d'autres mots".

"Avancer masqué le plus longtemps possible"

Dans son rapport de juin 2025 sur le projet, la MRAe, autorité environnementale, relève qu' "Aucune mention explicite n'est faite d'une procédure de concertation préalable organisée, ni d'un débat public, ni de modalités spécifiques de participation du public en amont du dépôt de la demande d’autorisation."

Deux semaines plus tard, Segro répond qu'en dehors de l'enquête publique, "Aucune autre procédure d’information n’est requise (…), ce qui a été validé avec la ville du Bourget lors des réunions organisées dans le cadre de l’élaboration du projet." 

Pour Maxime Colin, juriste en droit de l'environnement, chez France Nature Environnement (FNE) Ile-de-France, l'entreprise s'inscrit là dans "la tendance que suivent les projets de data centers, à savoir avancer masqué le plus longtemps possible".

"Déni de démocratie"

Les masques tombent en octobre 2025, avec l'enquête publique. Annoncée sur le compte Facebook de la ville le 9 octobre, soit trois jours après son lancement, elle s'est déroulée sur un mois, dont deux semaines de vacances scolaires.

Interrogé sur ce calendrier, Jean-Baptiste Borsali indique que, conformément au code de l'environnement, ce n'est pas lui qui a choisi les dates, mais le préfet de Seine-Saint-Denis. C'est en effet la préfecture qui doit délivrer, ou non, l'autorisation environnementale, suite à l'enquête.

Il martèle aussi qu'il a suivi l'arrêté préfectoral, en annonçant l'enquête en mairie au moins quinze jours avant son ouverture. Une annonce a également été faite dans le bulletin municipal d'octobre et sur le site de la ville, mais trois jours avant le début de l'enquête, selon le site d'archivage The Wayback Machine.

Parmi les procédures d'information non "requises" pendant l'enquête publique, figure notamment la réunion publique. Vincent Capo-Canellas, sénateur UDI du 93, et ancien maire de la commune, a souligné, comme de nombreuses contributions à l'enquête, qu'il n'y en a pas eu au Bourget.

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"Pas à la hauteur des enjeux"

M. Borsali répond que "Segro voulait organiser une réunion publique, à condition que je sois présent. Or je ne pouvais pas, à cause de la période de réserve électorale." Pour les élections municipales, en mars, cette période commençait en septembre 2025. Mais le code électoral n'interdit pas les réunions publiques pendant cette période de réserve, comme le rappelait un cabinet d'avocats en mai 2025.

Dans son avis, favorable, et rendu en janvier, la commissaire enquêtrice a refusé la prolongation de l'enquête demandée par de nombreux habitants, considérant "qu’une participation effective du public a été assurée".

Une ex-membre de la MRAe estime, pour sa part, que "la consultation du public n'a pas été à la hauteur des enjeux."

La commissaire a en revanché constaté "l'ambiance de méfiance qui règne auprès du public autour du projet". L'estimant "due, dans une large mesure, à un manque de concertation préalable", elle a demandé à Segro d'organiser une réunion publique.

Laquelle finira par avoir lieu, à la mairie du Bourget, en juin dernier.