"Marre que le 93 soit une poubelle industrielle pour l’État" : plongée dans l'enquête publique sur le data center du Bourget

Nuage de mots représentant les 279 contributions à l'enquête publique sur le projet de data center au Bourget. Les mots  "risque", "santé" et "environnement" font partie des plus gros.

Près de 300 personnes se sont exprimées, fin 2025, dans l'enquête publique sur l'installation d'un centre de données dans la commune de Seine-Saint-Denis. Cette mobilisation a conduit la commissaire enquêtrice à émettre plusieurs réserves, qui suspendent pour l'instant l'autorisation environnementale. Nous avons lu et analysé ces observations écrites.

"Une aberration". C'est un des termes qui revient le plus dans l'enquête publique sur le projet de data center du Bourget (Seine-Saint-Denis), réalisée à l'automne dernier, du 6 octobre au 7 novembre 2025.

279 contributions en un mois. "Un événement", estime Jean-Marie Baty, président du MNLE 93, association environnementale qui s'est largement mobilisée. En 2021, à la Courneuve, pour le plus grand data center de France (40 000 m²), à moins de 3 km du site prévu pour celui du Bourget, l'enquête publique avait réuni 26 contributions. En 2024, à Dugny, autre commune voisine, 79 contributions, pour un data center aujourd'hui en construction.

Au Bourget, il n'était pas écrit que la mobilisation serait aussi conséquente. Les habitants n'ont découvert l'existence de l'enquête qu'une semaine après son lancement. Et les quatre semaines de consultation comprenaient deux semaines de vacances scolaires.

Mais un collectif de riverains s'est constitué, rassemblant une centaine de personnes, et des associations environnementales se sont mobilisées.

La majorité des 279 contributions ont été déposées sur le registre électronique. Elles sont disponibles sur le site de la préfecture, mais dans un format tronqué. Nous nous les sommes procurées dans leur version intégrale auprès de la préfecture.

"Encore un projet dont personne n'a eu connaissance"

À la lecture, on constate d'abord, comme la commissaire enquêtrice en charge de la consultation, que "l'enquête a suscité un vif intérêt auprès du public, en dépassant largement les frontières de la commune du Bourget". Drancy, Dugny, Le Blanc-Mesnil, Tremblay-en-France… Près de 20 communes au total. La commissaire note aussi que "quasiment tous les contributeurs s’opposent au projet".

Nombreux sont ceux qui estiment n'avoir pas été assez informés. "Encore un projet dont personne n'a eu connaissance. Encore un projet signé sans la consultation des habitants et leur autorisation. Ce genre de projet devrait être voté par tous les habitants et non seulement de la seule vente du maire de la ville.", écrit Michelle, résidente du Bourget.

L'enquête publique a été annoncée sur le compte Facebook de la ville le 9 octobre, 3 jours après son lancement. L' ex-maire divers droite Jean-Baptiste Borsali – défait lors des municipales en mars dernier – s'est ensuite fendu d'un article sur le projet dans le bulletin municipal de décembre 2025, soit un mois après la consultation.

Le data center doit s'implanter sur une friche industrielle de 35 000 m² (5 terrains de football), à moins de 50 m des premiers immeubles d'habitation. À moins de 500 m, se trouvent aussi un Ehpad, deux crèches, quatre écoles et un collège. "J’ai de très jeunes enfants, et je m’inquiète des nuisances sonores permanentes, du bruit continu des systèmes de refroidissement, mais aussi de la pollution lumineuse et des vibrations que ce type d’installation peut générer jour et nuit. Leur sommeil et leur santé risquent d’en être directement affectés", écrit une riveraine.

Depuis la rue du commandant Rolland, la résidence Albert Thomas est visible, derrière la haie au nord de la friche, à 30 m.

"Acceptabilité locale"

Inès, du Bourget, se dit "très inquiète, car [sa] maman travaille juste à côté du futur data center". Elle s'adresse ensuite directement au promoteur, Segro, spécialiste britannique de l'immobilier d'entreprise : "Accepteriez-vous personnellement de vivre ou de travailler à quelques mètres d’un tel site ?".

Plus largement, nombre de contributeurs questionnent le choix du Bourget comme lieu d'implantation. "Pourquoi encore en Seine-Saint-Denis ?, demande Adam. Avec 36 data centers pour 236 km², le département possède la plus grande concentration de centres de données en Europe.

Hanifa se pose la même question : "Concernant l’un des sites d’implantation évoqués et envisagés au départ (cf avis du MRAe de juin 2025), soit Bobigny, il est mentionné que cette ville n’a pas été retenue notamment pour cause de 'faible acceptabilité locale'. De quoi parle-t-on ? Ce qui n’a pas été retenu localement à Bobigny, ne peut l’être au Bourget !"

"S’il y avait plus de 'bobos', ce genre de projet ne passerait jamais"

"Marre que le 93 soit une poubelle industrielle pour l’État", déplore Joachim. Berte, de Drancy, estime que "S’il y avait plus de 'bobos', ce genre de projet ne passerait jamais." "Nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone", écrit encore Pauline. Le département est le plus pauvre en France métropolitaine, selon l'Insee.

Contribution à l'enquête publique : "Comment peut-on encore valider ce genre de projet en 2026 ? C'est anti-démocratique."
Contribution du comité du quartier de l'Economie de Drancy à l'enquête publique sur le data center du Bourget, consignée le 7 novembre 2025 sur le registre papier en mairie du Bourget

Les craintes sanitaires sont nombreuses. Elles portent notamment sur les 33 groupes électrogènes prévus en cas de défaillance de l'alimentation électrique, qui peuvent être alimentées par du fioul domestique (1 500 tonnes stockées sur place), et sur le système de refroidissement, qui utilise un fluide frigorigène émetteur de PFAS (polluants éternels) selon l’avis de la MRAe déjà cité.

"Un non-sens complet"

Mais tous les arguments ne rentrent pas dans la rhétorique du "Not in my backyard" (Ndlr : "Pas dans mon jardin"), selon laquelle personne ne veut d'un data center chez soi, ou d'une infrastructure industrielle en général.

Nombre d'observations questionnent ainsi la pertinence du projet sur le plan environnemental : "À notre époque où l'écologie et la réduction de la pollution dans les villes sont au cœur des préoccupations, ce projet est un non-sens complet", écrit ainsi Najia. La consommation électrique prévue est équivalente à 2,5 fois celle de la ville de 16 000 habitants.

Michel, de Drancy, questionne la finalité même du projet : "Et au fait, pour stocker quoi ???? Des vidéos, photos, et autres supports éphémères, des données de grands groupes industriels loin du Bourget."

L'argument de la souveraineté numérique est lui aussi remis en cause, dès lors que "le data center appartient à une multinationale étrangère", pointe Saïd.

En Europe, le marché du cloud est contrôlé à 70 % par Google, Amazon et Microsoft, a rappelé la Cour des comptes fin 2025. Pour la chercheuse Ophélie Coelho, autrice de “Géopolitique du numérique, l’impérialisme à pas de géant”, “Ce n’est pas parce qu’on a un data center chez soi que la valeur générée profitera à nos entreprises ou que nous aurons plus de contrôle sur les technologies qui les font tourner.”, estimait-elle auprès de Next.

Avis favorable

Début janvier, la commissaire enquêtrice a rendu un avis favorable, assorti de quatre réserves. Elle demande notamment au promoteur de refaire les mesures d'impact sur le bruit et la qualité de l'air "dans une période représentative", notamment hors vacances scolaires, et d'organiser une réunion publique, "afin d’amorcer le dialogue avec le public autour du projet".

En attendant la levée de ces réserves, le préfet a repoussé de trois mois la décision sur l'autorisation environnementale du projet, soit jusqu'au 22 juin.

L'ex-maire Jean-Baptiste Borsali avait lui signé le permis de construire, deux jours avant le premier tour des élections municipales. Sa validité est néanmoins suspendue à la décision de la préfecture sur l'autorisation environnementale.

De leur côté, le collectif contre le data center et le MNLE 93 ont annoncé le 29 mai qu'ils allaient déposer un recours devant le tribunal administratif, "sans attendre la décision du préfet".

L'enquête publique sur les data centers, une procédure menacée

D'une durée d'un mois, l'enquête publique concerne les installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE), c'est-à-dire qui peuvent avoir des impacts (pollution de l'eau, de l'air, des sols) et présenter des dangers (incendie, explosion, etc) pour l'environnement, la santé et la sécurité publique.

Il s'agit de "la seule procédure de participation qui permette au public de s’informer sur le projet et de formuler des observations auprès d’un tiers indépendant : le commissaire enquêteur, préalablement à la décision", selon la Compagnie nationale des commissaires-enquêteurs.

Mais un décret publié le 3 mai 2026 limite désormais le déclenchement automatique d'une procédure de débat public sur les data centers. Concrètement, si un projet implique l'installation d'une ligne électrique non aérienne de 400 kV ou plus, ou de 10 km ou plus, la Commission nationale du débat public ne sera plus automatiquement saisie.

Ce changement vise indirectement les data centers, pour lesquels le gestionnaire du réseau RTE doit souvent créer ou renforcer des lignes de 400 kV, comme l'explique le site spécialisé DCMag.