Enquête. "C'est un projet qui s'est fait dans une grande opacité" : au Bourget, le data center que personne n'a vu venir

Au Bourget (Seine-Saint-Denis), un projet de data center est en cours depuis cinq ans. Pourtant, les premiers habitants n'en ont eu connaissance qu'en octobre 2025, via l'enquête publique. Les procès verbaux des conseils municipaux, des témoignages d'élus, d'experts, et le dossier administratif dessinent un projet qui s'est construit "en catimini", au mépris de la population locale, très mobilisée depuis qu'elle en est au courant.

"Encore un projet dont personne n'a eu connaissance." C'est ce qu'a écrit Michelle, habitante du Bourget (Seine-Saint-Denis), le 23 octobre 2025, dans sa contribution à l'enquête publique sur un data center qui doit s'implanter dans la commune.

Son observation résume un sentiment largement partagé par les près de 300 personnes qui se sont exprimées lors de la consultation, à l'automne dernier.

Depuis octobre 2025, la petite ville (2 km²) de 16 000 habitants est agitée par ce dossier, porté par le promoteur britannique Segro, spécialiste de l'immobilier industriel, et déjà bien implanté autour du Bourget.

Le projet est prévu au sud de la ville, dans la zone industrielle du commandant Rolland. D’une surface de 35 000 m², sa consommation électrique serait équivalente à 2,5 fois celle de la commune. 1 500 tonnes de fioul sont prévues pouvant alimenter 33 groupes électrogènes en cas de panne électrique, et un système de refroidissement émetteur de PFAS (polluants éternels) selon la MRAe (Mission régionale d’autorité environnementale) Île-de-France, en charge de l’évaluation environnementale du projet.

Les premiers immeubles sont situés à 28 m du site. Dans un rayon de 500 m, se trouvent également un Ehpad, deux crèches, quatre écoles, un collège, un centre de formation et une mosquée. À moins de 3 km du site prévu, à La Courneuve, est déjà installé le plus grand data center de France (40 000 m²). Un autre projet est actuellement en construction, à Dugny, à proximité de l'aéroport du Bourget. À une plus grande échelle, la Seine-Saint-Denis est la zone où la concentration en data centers est la plus forte en Europe, avec 36 sites pour 230 km².

Vue aérienne du projet de data center du Bourget, rue du commandant Rolland. On distingue les différentes habitations, écoles, crèches, dans un rayon de 300 m.
Autour de l'ancienne friche H&M prévue pour le data center, rue du commandant Rolland au Bourget, se trouvent plusieurs écoles, une crèche, une mosquée, des immeubles, et un centre de formation, dans un rayon de 300 m. CLEMENT BRIZARD
Vue du terrain depuis la rue du commandant Rolland, au sud. Terrain vague, une haie au fond, avec des immeubles qui dépassent derrière. Il s'agit de la résidence Albert Thomas.
D'une surface de 35 000 m², le terrain est situé à moins de 30 m des premières habitations, notamment la résidence Albert Thomas, derrière la haie au nord de la friche. CLÉMENT BRIZARD

En décembre 2021, l'entreprise de logistique ID Logistics dépose une offre de reprise pour l'entrepôt H&M du Bourget et ses 149 salariés. Le maire Jean-Baptiste Borsali (DVD), élu un an plus tôt, déclare alors  : "Si cette entreprise veut s'implanter au Bourget, sans reprendre les salariés, je m'y opposerai et je demanderai des explications à la direction d'H&M".

Six mois plus tard, le 23 mai 2022, la friche est rachetée pour 24 millions d'euros, par la société Segro Bourget. C'est également en 2022 que les comptes de l'entreprise apparaissent pour la première fois sous le nom de Segro Bourget. Jusqu'ici, la société était une filiale d'ID Logistics France. "C'est une opération classique", estime un expert de l'immobilier d'entreprise, Segro a racheté la 'coquille' qu'ID Logistics avait créée pour acquérir le terrain.

"Ils ne nous ont pas montré de photos, ni parlé des dimensions"

Toujours courant 2022, une première réunion a lieu à la mairie. C'est ce que rapporte Abdel Fadili, alors délégué à l'économie et à l'attractivité. Autour de la table : des représentants de Segro, le maire Jean-Baptiste Borsali et Abdel Fadili.

“Je pensais que ça allait être un entrepôt pour le transport, c’est là que j’ai su que ce serait un data center. Tout de suite, j’ai posé la question : ‘Ça va être quoi les avantages pour la ville ?’ se rappelle l'ancien élu. À ce moment-là, ils ne nous ont pas montré de photos, ni parlé des dimensions, à savoir un bâtiment de 24 m, et des cheminées à 30 m. Ça, je ne l’ai appris que plus tard, en lisant les délibérations du conseil."

Il démissionne en effet dès mai 2023, "pour des raisons d'éthique et de morale vis-à-vis du maire". Fin 2022, Jean-Baptiste Borsali avait été condamné à trois mois de prison avec sursis pour avoir malmené des policiers.

De son côté, Segro avance. En avril 2023, l'entreprise "sécurise" son approvisionnement en électricité avec RTE. Le gestionnaire du réseau s'engage à fournir une puissance de 75 MW – 6,5 MW en moyenne pour les data centers français en 2026.

Cet accord avec RTE est daté sur le site de Segro, dans une présentation PowerPoint mise en ligne un mois après, en mai 2023, sous le nom "segro_park_lebourget_may2023_v7-teaser.pdf". L'heure est en effet au "teasing" : le document annonce que le "Segro Park Le Bourget" sera "Available Q3 2028" (Ndlr: "disponible au troisième trimestre 2028"). Une frise jalonne les grandes étapes : les travaux devraient commencer au premier trimestre 2027.

Capture d'écran du PDF de présentation du projet sur le site de Segro, daté de mai 2023. CLÉMENT BRIZARD
Capture d'écran du PDF de présentation du projet sur le site de Segro, daté de mai 2023. CLÉMENT BRIZARD

La frise n'indique pas s'il y a eu d'autres réunions avec la mairie du Bourget. Toujours est-il qu'un an plus tard, le 20 juin 2024, le projet débarque au conseil municipal.

Projet urbain partenarial

À l'ordre du jour, la délibération numéro 95 doit porter sur l' "Instauration d’un projet urbain partenarial (PUP) tripartite entre l’EPT Paris Terres d’Envol, la Ville du Bourget et la société SEGRO Bourget".

L'adjoint à l'urbanisme, Himad Darani, rappelle d'abord que le PUP "est un outil financier permettant de contractualiser un accord entre la ou les collectivité(s) (…) et l'opérateur impliquant une participation de ce dernier aux équipements publics induits par une opération de construction".

Puis il en vient à l' "opération de construction" en question : "Segro Bourget est propriétaire d’un terrain" sur la commune et "projette de démolir le bâtiment existant sur ce terrain pour y construire un centre de données".

Il s'agit donc de cela. Autoriser un accord entre Segro et la ville, pour que le promoteur finance les "équipements publics induits" par son projet. Par exemple, la "pose de bordures en béton" et "la pose d'un portique". Mais aussi la "réfection potentielle de l'éclairage public". Montant de la promesse : 4,4 millions d'euros.

Les finances de la ville sont alors au plus bas. 8 mois plus tôt, en novembre 2023, dans un courrier adressé à l'ensemble du conseil, le préfet de Seine-Saint-Denis avait rappelé le maire à l'ordre, pointant un risque que les agents municipaux ne reçoivent pas leur paie de décembre.

"Les Bourgetins seront consultés"

Cet événement, énième épisode d'une crise politique qui durait déjà depuis près d'un an, avait provoqué la démission de 17 élus, dont cinq adjoints. Jean-Baptiste Borsali avait ensuite été réélu fin janvier 2024, avec une équipe profondément remaniée, face à la première adjointe démissionnaire, Sandy Desrumaux.

C'est justement la nouvelle tête de l'opposition qui, lors de ce conseil du 20 juin 2024, après la présentation du conseiller à l'urbanisme sur le PUP avec Segro, prend la parole : Ma première question est : est-ce que les Bourgetins habitant autour de cette zone ont été consultés ? Avant de pointer les émissions de gaz à effet de serre des data centers.

Himad Darani assure alors que "les Bourgetins seront consultés". Le maire met lui en avant la récupération de chaleur produite par le data center, pour l'injecter dans le futur réseau de chaleur. Et rappelle que la rue du commandant Rolland a "un grand besoin d'être rénovée".

"C'est fantastique, on n'existe pas"

Surtout, il assure qu' "à l’endroit où se tiendra le futur chantier, il n’y a pas de riverains directs". C'est cette phrase, qui n'est pas passée pour Marie-Paule Direur. Diplômée en droit de la construction, le procès-verbal du vote sur le PUP ne lui a pas échappé : "C’est fantastique, on n’existe pas. J’en suis folle", enrage-t-elle encore en janvier dernier au téléphone, elle qui habite dans une résidence à 60 m du site. Selon la MRAe, les logements les plus proches sont à 20 m.

Capture d'écran du procès verbal du conseil municipal du Bourget du 20 juin 2024, où sera voté le Projet Urbain Partenarial entre Segro et Le Bourget. CLÉMENT BRIZARD

Au conseil, le PUP est adopté à main levée. Dans les rangs de la majorité, les trois quarts des conseillers ne sont là que depuis six mois. C'est le cas de Jihane El Messaoudi, alors jeune vingtenaire. "On ne m'avait pas informée, se rappelle-t-elle. “C’est un projet qui s’est fait dans une grande opacité, on avait très peu d’informations, pas de réunion de liste, et le peu de fois où j’essayais de poser des questions, c’était soit un refus, soit ‘ne t’inquiète pas’”.

"Avancer masqué"

Didier Mignot, premier adjoint (PCF) dans la commune voisine du Blanc-Mesnil en charge de l'urbanisme, et conseiller régional, qui a déjà été confronté à plusieurs projets de centres de données, n'est pas surpris : "Les data centers, c’est un phénomène relativement nouveau, tout le monde se fait un peu berner".

Pour Maxime Colin, juriste en droit de l'environnement, chez France Nature Environnement Ile-de-France, Segro s'inscrit là dans "la tendance que suivent les projets de data centers, à savoir avancer masqué le plus longtemps possible".

Quittant la majorité après les élections législatives de 2024, sans se placer dans l'opposition, Jihane El Messaoudi votera ensuite contre l'avis favorable à la demande d'autorisation environnementale de Segro, en septembre 2025  : "entre-temps, Sandy Desrumaux m'avait informée".

Entre-temps aussi, Segro continue d’avancer ses pions. L'entreprise obtient son permis de démolir, puis dépose ses demandes d'autorisation environnementale et de permis de construire, en septembre 2024.

L'Agence régionale de santé rend un avis favorable. La MRAe émet quant à elle plusieurs réserves, dans son rapport de juin 2025.

"Aucune autre procédure d’information n’est requise"

L'instance relève notamment qu' "Aucune mention explicite n'est faite d'une procédure de concertation préalable organisée, ni d'un débat public, ni de modalités spécifiques de participation du public en amont du dépôt de la demande d’autorisation", réalisée en septembre 2024.

Deux semaines plus tard, Segro répond qu'en dehors de l'enquête publique, "Aucune autre procédure d’information n’est requise (…), ce qui a été validé avec la ville du Bourget lors des réunions organisées dans le cadre de l’élaboration du projet."

Interrogés sur le sens de ces réunions, ni Segro, ni Jean-Baptiste Borsali – qui, après sa réélection en 2024, avait affiché son attachement à "l'écoute, l'intégrité et la concertation" – n'ont souhaité répondre, à date.

Sans préjuger de la réponse du promoteur, une publication récente issue des rangs d'un autre acteur du secteur peut donner un éclairage. Le 14 avril dernier, alors que le Sénat venait d'adopter la loi de simplification de la vie économique, qui va notamment permettre d'accélérer le déploiement des plus grands data centers, la directrice technique de l'opérateur français Data4, Marie Chabanon, affichait elle ses positions au grand jour, sur son compte LinkedIn : "Les data centers ne sont pas un débat. Ce sont déjà une réalité. (…) Pas une option. Pas un choix de société à arbitrer".

Pour Segro, "le bien ne fait pas de bruit, et le bruit ne fait pas de bien", explique à sa façon le même expert de l'immobilier d'entreprise.

300 contributions et 18 000 signatures

De bruit, il n'y a pas eu, jusqu'à l'enquête publique, en octobre 2025. Annoncée sur le compte Facebook de la ville le 9 octobre, 3 jours après son lancement, elle s'est déroulée sur un mois, dont deux semaines de vacances scolaires.

Les habitants et les associations environnementales, notamment le MNLE 93, se mobilisent en urgence. Un collectif d’une centaine d’habitants se constitue contre le projet. Résultat : près de 300 contributions à l'enquête, et une pétition à 18 000 signatures. "Lors de la dernière permancence à la mairie du Bourget, nous étions près d'une cinquantaine, chauffés à blanc. La commissaire enquêtrice nous a dit qu'elle n'avait jamais vu ça", retrace Adil Champion, qui s'est engagé dans le collectif local contre le projet, et serait lui aussi riverain du data center. Pour lui, "Le projet est passé en catimini. C’est un déni de démocratie."

"Marre que le 93 soit une poubelle industrielle pour l’État" : plongée dans l'enquête publique sur le data center du Bourget

Plusieurs réactions politiques, appellent alors à une suspension du dossier, ou à des études complémentaires : Fabien Gay, sénateur PCF de Seine-Saint-Denis, Aly Diouara, député LFI du département…

"Le public a pu largement s'exprimer"

Vincent Capo-Canellas, sénateur du 93, et ancien maire du Bourget, souligne, comme le font de nombreuses contributions à l'enquête, qu'elle s'est faite sans réunion publique. Et appelle à un prolongement de l'enquête.

Une demande que la commissaire enquêtrice écartera, dans son avis rendu en janvier dernier, estimant que "le public a pu largement s’exprimer au cours de cette enquête publique et qu’une participation effective du public a été assurée". Une ex-membre de la MRAe estime, pour sa part, que "la consultation du public n'a pas été à la hauteur des enjeux."

Dans son avis, favorable mais avec quatre réserves, qui empêchent pour l'instant le préfet d'accorder l'autorisation environnementale, la commissaire enquêtrice reprend en revanche plusieurs réserves de la MRAe, notamment celle de refaire les mesures de bruit et de qualité de l'air dans une période "représentative", en-dehors des vacances scolaires.

Deux jours avant le 1er tour

Constatant "l'ambiance de méfiance qui règne auprès du public autour du projet et qui est due, dans une large mesure, à un manque de concertation préalable", estime-t-elle, elle demande aussi à Segro d'organiser une réunion publique.

Le promoteur a jusqu'au 22 juin pour lever les réserves, suite à une prorogation par la préfecture de la décision sur l'autorisation environnementale. Il reste donc deux semaines pour que se tienne une réunion publique.

Le nouveau maire, Mehdi Nezzar, est défavorable au projet. En prenant ses fonctions fin mars, il a découvert que son prédécesseur avait signé le permis de construire du projet, deux jours avant le premier tour des élections, "sans consultation des Bourgetins, ni information relayée", écrit-il dans le bulletin municipal de mai. "Une méthode que nous dénonçons fermement et qui renforce notre volonté de remettre la concertation, l’information et la transparence au cœur de l’action municipale."

“C’est une pratique que l’on retrouve malheureusement à chaque élection municipale, déplore Jean-Marie Baty, président du MNLE 93, le but c’est que la nouvelle équipe n’ait plus la main”.

Depuis la fin de l'enquête publique, les militants du MNLE 93 et les membres du collectif d'habitants contre le data center multiplient les tractages au marché, comme le samedi 2 mai, où ils ont échangé avec le nouveau maire Mehdi Nezzar, défavorable au projet. CLÉMENT BRIZARD

L'arrêté actant la signature du permis précise bien qu' "en application (...) du code de l'urbanisme, les travaux ne pourront pas débuter avant la délivrance de l'autorisation environnementale" par le préfet.

Le collectif contre le data center et le MNLE 93 ont de leur côté annoncé le 29 mai qu'ils comptaient déposer un recours au tribunal administratif, "sans attendre la décision du préfet de Seine-Saint-Denis concernant l'autorisation environnementale".