"Une grande opacité" : au Bourget, comment le projet de data center s'est monté sans les élus

Au Bourget (Seine-Saint-Denis), un projet de data center est en suspens, après que le nouveau maire Mehdi Nezzar a annulé le permis de construire accordé par son prédécesseur, Jean-Baptiste Borsali. Alors que le tribunal administratif n'a pas encore tranché, nous avons retracé la genèse du projet. Monté dans la plus grande discrétion, le dossier a été validé en conseil par des élus qui n'en savaient rien ou presque.

Cet article est le premier épisode d'une série de trois sur le projet de data center au Bourget.

“Je pensais que ça allait être un entrepôt pour le transport. Mais c’est là que j’ai su que ce serait un data center." Abdel Fadili a été un des premiers élus du Bourget (Seine-Saint-Denis) à être informés du projet, courant 2022.

Alors délégué à l'économie et à l'attractivité, il assiste à la première réunion entre le promoteur britannique Segro, spécialiste de la logistique industrielle, qui porte le projet, et le maire Jean-Baptiste Borsali (DVD). 

"Tout de suite, j’ai posé la question : ‘Ça va être quoi les avantages pour la ville ?’, se rappelle l'ancien élu. À ce moment-là, ils [Segro] ne nous ont pas montré de photos, ni parlé des dimensions, à savoir un bâtiment de 24 m, et des cheminées de 30 m."

Prévu dans une zone industrielle de 35 000 m², le data center aurait une consommation électrique équivalente à 2,5 fois celle de la ville. Les premiers immeubles sont situés à 28 m du site. Dans un rayon de 500 m, se trouvent un Ehpad, deux crèches, quatre écoles, un collège, un centre de formation et une mosquée.

Société "coquille"

L'origine du projet remonte à 2021. L'entreprise ID Logistics avait déposé une offre de reprise pour l'entrepôt H&M du Bourget, qui venait de fermer. Six mois plus tard, en mai 2022, la friche est rachetée pour 24 millions d'euros par la société Segro Bourget.

C'est aussi en 2022 que les comptes de l'entreprise porteuse du projet apparaissent pour la première fois sous ce nom : Segro Bourget. Jusqu'ici, la société était une filiale d'ID Logistics France. "C'est une opération classique", estime un expert de l'immobilier d'entreprise, Segro a racheté la coquille qu'ID Logistics avait créée pour acquérir le terrain.

L'entreprise signe ensuite, en avril 2023, un accord avec RTE pour son approvisionnement en électricité : 75 MW – contre 6,5 MW en moyenne pour les data centers français en 2026.

Cet accord est daté sur le site du promoteur lui-même, dans un document mis en ligne un mois après, sous le nom "segro_park_lebourget_may2023_v7-teaser.pdf". L'heure est en effet au "teasing" : le document annonce que le "Segro Park Le Bourget" sera disponible au troisième trimestre 2028.

Capture d'écran du PDF de présentation du projet sur le site de Segro, daté de mai 2023. CLÉMENT BRIZARD
Capture d'écran du PDF de présentation du projet sur le site de Segro, daté de mai 2023. CLÉMENT BRIZARD

Rue à refaire

Le 20 juin 2024, deux ans après les premières discussions, le projet arrive en conseil municipal. À l'ordre du jour, figure un vote sur l' "Instauration d’un projet urbain partenarial" (PUP) entre l'intercommunalité Paris Terres d’Envol, la ville du Bourget et Segro.

Le PUP, comme le rappelle alors l'adjoint à l'urbanisme, Himad Darani, "est un outil financier permettant de contractualiser un accord [avec l'opérateur] impliquant une participation de ce dernier aux équipements publics induits par une opération de construction".

Puis, ce dernier finit par préciser l' "opération de construction" en question : "Segro Bourget est propriétaire d’un terrain" et "projette de démolir le bâtiment existant sur ce terrain pour y construire un centre de données".

Il s'agit donc de cela : autoriser un accord entre Segro et la ville, pour que le promoteur finance les "équipements publics induits" par son projet. Par exemple, la "réfection potentielle de l'éclairage public". En clair : refaire la rue du Commandant Rolland, qui dessert le terrain. Montant de la promesse : 4,4 millions d'euros.

Vue du terrain depuis la rue du commandant Rolland, au sud. Terrain vague, une haie au fond, avec des immeubles qui dépassent derrière. Il s'agit de la résidence Albert Thomas.
D'une surface de 35 000 m², le terrain est situé à moins de 30 m des premières habitations, notamment la résidence Albert Thomas, derrière la haie au nord de la friche. CLÉMENT BRIZARD-PASQUET

Les finances sont alors au plus bas. 8 mois plus tôt, le préfet de Seine-Saint-Denis avait rappelé le maire à l'ordre, pointant un risque que les agents municipaux ne reçoivent pas leur paie de décembre.

Ce courrier du préfet, énième épisode d'une crise politique qui durait déjà depuis près d'un an, avait provoqué la démission de 17 élus, dont cinq adjoints. Le maire avait ensuite sollicité des élections anticipées, qu'il remportera, en janvier 2024. Avec une équipe profondément remaniée.

Au conseil municipal, ce 20 juin 2024, questionné par l'opposition sur les nuisances d'un data center pour les riverains, M. Borsali martèle que la rue du commandant Rolland a "un grand besoin d'être rénovée".

Sollicité, il complète : "Nous avions connu deux graves incidents impliquant des poids lourds, j'ai jugé qu'un data center serait moins problématique en termes de flux. Il y avait aussi le désengagement de l'État vis-à-vis des communes, il nous fallait de nouvelles recettes pour ne pas augmenter les impôts."

Le partenariat avec Segro est adopté à main levée. Dans les rangs de la majorité, les trois quarts des élus ne sont là que depuis six mois. C'est le cas de Jihane El Messaoudi. "On ne m'avait pas informée, se rappelle-t-elle. “C’est un projet qui s’est fait dans une grande opacité, on avait très peu d’informations, pas de réunion de liste, et le peu de fois où j’essayais de poser des questions, c’était soit un refus, soit ‘ne t’inquiète pas’”.

Projets sensibles

Interrogé, Jean-Baptiste Borsali déclare qu'il y a bien eu une réunion de liste, en amont du conseil, pour présenter le projet, "mais sans rentrer dans les détails techniques".

L'ancien maire admet en revanche qu' "Il y avait une clause de confidentialité, il ne fallait pas trop que l'on évoque certains sujets, sauf avec les élus et services directement concernés."

Restée première adjointe jusqu'à son entrée en dissidence avec quinze autres élus, début 2023, Sandy Desrumaux indique que cette clause "ne [lui] parle pas".

Adjoint à l'urbanisme pendant l'entièreté du mandat de M. Borsali, Himad Darani déclare qu'il n'en a "pas souvenir". Avant de nous rappeler pour préciser : "M. Borsali m'a confirmé que rien n'avait été signé, c'est plutôt le maître d'ouvrage [Segro] qui a demandé de ne pas trop en parler avant que le permis de construire soit déposé, c'est tout."

Pour l'expert en immobilier d'entreprise précité, "Ce genre de clause n'est pas fréquent mais existe sur les projets sensibles, et visiblement, c'est le cas..." Sollicitée, Segro n'a pas donné suite.

En juin, le nouveau maire Mehdi Nezzar a retiré le permis de construire accordé par son prédécesseur, estimant que le bâtiment ne sera pas en accord avec le PLU et que le projet est "de nature à porter atteinte à la salubrité et à la sécurité publique". Saisi en référé, le tribunal administratif de Montreuil lui a donné raison, fin juillet. L'affaire doit encore être jugée sur le fond, le tribunal n'a pas communiqué de date à ce jour.