Enquête. "Vous pensez bien que je ne pouvais pas en parler à ma population" : au Bourget, "opacité" et "déni de démocratie" autour d'un projet de data center

Au Bourget (Seine-Saint-Denis), un projet de data center couve depuis quatre ans. En juin, le nouveau maire a annulé le permis de construire. Alors que l'affaire n'a pas encore été tranchée par le tribunal, nous avons retracé la genèse du dossier. Les procès verbaux de conseils municipaux, témoignages d'élus, d'experts, et de riverains, racontent un projet monté "en catimini".
"Encore un projet dont personne n'a eu connaissance." C'est ce qu'a écrit Michelle, habitante du Bourget (Seine-Saint-Denis), le 23 octobre 2025, dans sa contribution à l'enquête publique sur le data center prévu dans la commune.
Elle résume un sentiment largement partagé par les 300 personnes qui se sont exprimées lors de la consultation, à l'automne 2025. Depuis un an, la commune de 16 000 habitants est agitée par ce dossier de 850 millions d'euros, porté par le promoteur britannique Segro, spécialiste de l'immobilier industriel, et déjà bien implanté autour de la ville.
Prévu dans une zone industrielle de 35 000 m², le data center aurait une consommation électrique équivalente à 2,5 fois celle de la ville. Les premiers immeubles sont situés à 28 m du site. Dans un rayon de 500 m, se trouvent un Ehpad, deux crèches, quatre écoles, un collège, un centre de formation et une mosquée.


Le projet démarre en décembre 2021. L'entreprise ID Logistics dépose une offre de reprise pour un entrepôt H&M. Six mois plus tard, en mai 2022, la friche est rachetée pour 24 millions d'euros, par la société Segro Bourget.
C'est aussi en 2022 que les comptes de l'entreprise apparaissent pour la première fois sous ce nom : Segro Bourget. Jusqu'ici, la société était une filiale d'ID Logistics France. "C'est une opération classique", estime un expert de l'immobilier d'entreprise, Segro a racheté la coquille qu'ID Logistics avait créée pour acquérir le terrain.
"Ils ne nous ont pas montré de photos, ni parlé des dimensions"
Toujours courant 2022, une première réunion a lieu à la mairie entre des représentants de Segro et le maire Jean-Baptiste Borsali (DVD, battu aux élections municipales en mars). Abdel Fadili, alors délégué à l'économie et à l'attractivité, était là aussi.
“Je pensais que ça allait être un entrepôt pour le transport. Mais c’est là que j’ai su que ce serait un data center. Tout de suite, j’ai posé la question : ‘Ça va être quoi les avantages pour la ville ?’ se rappelle l'ancien élu. À ce moment-là, ils ne nous ont pas montré de photos, ni parlé des dimensions, à savoir un bâtiment de 24 m, et des cheminées de 30 m."
De son côté, Segro avance. En avril 2023, l'entreprise signe un accord avec RTE pour son approvisionnement en électricité : 75 MW – contre 6,5 MW en moyenne pour les data centers français en 2026.
Cet accord est daté sur le site du promoteur, dans un document mis en ligne un mois après, sous le nom "segro_park_lebourget_may2023_v7-teaser.pdf". L'heure est en effet au "teasing" : le document annonce que le "Segro Park Le Bourget" sera disponible au troisième trimestre 2028.

Finances au plus bas
Le 20 juin 2024, deux ans après les premières discussions, le projet arrive en conseil municipal. À l'ordre du jour, figure un vote sur l' "Instauration d’un projet urbain partenarial" (PUP) entre l'intercommunalité Paris Terres d’Envol, la ville du Bourget et Segro.
Le PUP, comme le rappelle alors l'adjoint à l'urbanisme, Himad Darani, "est un outil financier permettant de contractualiser un accord [avec l'opérateur] impliquant une participation de ce dernier aux équipements publics induits par une opération de construction".
Puis, ce dernier finit par préciser l' "opération de construction" en question : "Segro Bourget est propriétaire d’un terrain [sur la commune]" et "projette de démolir le bâtiment existant sur ce terrain pour y construire un centre de données".
Il s'agit donc de cela. Autoriser un accord entre Segro et la ville, pour que le promoteur finance les "équipements publics induits" par son projet. Par exemple, la "réfection potentielle de l'éclairage public". En clair : refaire la rue du Commandant Rolland, qui dessert le terrain. Montant de la promesse : 4,4 millions d'euros.
Les finances sont alors au plus bas. 8 mois plus tôt, le préfet de Seine-Saint-Denis avait rappelé le maire à l'ordre, pointant un risque que les agents municipaux ne reçoivent pas leur paie de décembre.
"Est-ce que les Bourgetins ont été consultés ?"
Ce courrier du préfet, énième épisode d'une crise politique qui durait déjà depuis près d'un an, avait provoqué la démission de 17 élus, dont cinq adjoints. Jean-Baptiste Borsali avait ensuite été réélu en janvier 2024, avec une équipe profondément remaniée, face à la première adjointe démissionnaire, Sandy Desrumaux.
C'est justement la nouvelle tête de l'opposition qui, lors de ce conseil du 20 juin 2024, prend la parole : "Est-ce que les Bourgetins habitant autour de cette zone ont été consultés ?" M. Darani répond que oui. De son côté, le maire redit que la rue du commandant Rolland a "un grand besoin d'être rénovée".
Interrogé, il complète : "Nous avions connu deux graves incidents impliquant des poids lourds, j'ai jugé qu'un data center serait moins problématique en termes de flux. Il y avait aussi le désengagement de l'État vis-à-vis des communes, il nous fallait de nouvelles recettes pour ne pas augmenter les impôts."

Le partenariat avec Segro est adopté à main levée. Dans les rangs de la majorité, les trois quarts des élus ne sont là que depuis six mois. C'est le cas de Jihane El Messaoudi. "On ne m'avait pas informée, se rappelle-t-elle. “C’est un projet qui s’est fait dans une grande opacité, on avait très peu d’informations, pas de réunion de liste, et le peu de fois où j’essayais de poser des questions, c’était soit un refus, soit ‘ne t’inquiète pas’”.
Clause de confidentialité
Interrogé, Jean-Baptiste Borsali déclare qu'il y a bien eu une réunion de liste, en amont du conseil, pour présenter le projet, "mais sans rentrer dans les détails techniques".
L'ancien maire admet en revanche qu' "Il y avait une clause de confidentialité, il ne fallait pas trop que l'on évoque certains sujets, sauf avec les élus et services directement concernés."
Restée première adjointe jusqu'à son entrée en dissidence avec quinze autres élus, début 2023, Sandy Desrumaux indique que cette clause "ne [lui] parle pas".
Adjoint à l'urbanisme pendant l'entièreté du mandat de M. Borsali, Himad Darani déclare qu'il n'en a "pas souvenir". Avant de nous rappeler pour préciser : "M. Borsali m'a confirmé que rien n'avait été signé, c'est plutôt le maître d'ouvrage [Segro] qui a demandé de ne pas trop en parler avant que le permis de construire soit déposé, c'est tout."
Pour l'expert en immobilier d'entreprise précité, "Ce genre de clause n'est pas fréquent mais existe sur les projets sensibles, et visiblement, c'est le cas..." Interrogée, Segro n'a pas donné suite.
"C'est fantastique, on n'existe pas"
Techniquement, à partir de ce 20 juin 2024, le projet est public, car rapporté dans le procès verbal de la séance, accessible sur le site internet de la ville. Mais "tout le monde n'a pas le réflexe d'aller lire ces délibérations", soupire un responsable de service urbanisme exerçant en Île-de-France.
Marie-Paule Direur fait partie des habitants qui lisent ces procès verbaux. Diplômée en droit de la construction, le vote sur le PUP ne lui avait pas échappé. À la lecture, une phrase du maire lui est restée en travers de la gorge. Celle où il assure qu' "à l’endroit où se tiendra le futur chantier, il n’y a pas de riverains directs". "C’est fantastique, on n’existe pas. J’en suis folle", déclarait fin janvier celle qui réside à 60 m du site.
Si le projet était devenu public, pourquoi ne pas en avoir informé directement la population ? L'ancien maire répond ici sans fard : "Vous pensez bien que si je peux pas en parler à mon équipe municipale, je peux encore moins en parler à la population."
"C'est hallucinant, réagit Marie-Paule Direur, devenue porte-parole du collectif contre le projet. Je suis vraiment choquée, je n'ai pas d'autres mots".
"Avancer masqué le plus longtemps possible"
Suite au vote, l'entreprise continue d’avancer. Permis de démolir, demandes d'autorisation environnementale... L'Agence régionale de santé rend un avis favorable, mais la MRAe, autorité environnementale, émet plusieurs réserves, dans son rapport de juin 2025.
Elle relève notamment qu' "Aucune mention explicite n'est faite d'une procédure de concertation préalable organisée, ni d'un débat public, ni de modalités spécifiques de participation du public en amont du dépôt de la demande d’autorisation."
Deux semaines plus tard, Segro répond qu'en dehors de l'enquête publique, "Aucune autre procédure d’information n’est requise (…), ce qui a été validé avec la ville du Bourget lors des réunions organisées dans le cadre de l’élaboration du projet."
Pour Maxime Colin, juriste en droit de l'environnement, chez France Nature Environnement (FNE) Ile-de-France, l'entreprise s'inscrit là dans "la tendance que suivent les projets de data centers, à savoir avancer masqué le plus longtemps possible".
"Déni de démocratie"
Les masques tombent en octobre 2025, avec l'enquête publique. Annoncée sur le compte Facebook de la ville le 9 octobre, soit trois jours après son lancement, elle s'est déroulée sur un mois, dont deux semaines de vacances scolaires.
Interrogé sur ce calendrier, Jean-Baptiste Borsali indique que, conformément au code de l'environnement, ce n'est pas lui qui a choisi les dates, mais le préfet de Seine-Saint-Denis. C'est en effet la préfecture qui doit délivrer, ou non, l'autorisation environnementale, suite à l'enquête.
Il martèle aussi qu'il a suivi l'arrêté préfectoral, en annonçant l'enquête en mairie au moins quinze jours avant son ouverture. Une annonce également été faite dans le bulletin municipal d'octobre et sur le site de la ville, mais trois jours avant le début de l'enquête, selon le site d'archivage The Wayback Machine.
Les habitants et associations environnementales se mobilisent en urgence. Un collectif d’une centaine d’habitants se constitue contre le projet. Résultat : près de 300 contributions à l'enquête, et une pétition à 18 000 signatures.
"Lors de la dernière permanence à la mairie, nous étions près d'une cinquantaine, chauffés à blanc. La commissaire enquêtrice nous a dit qu'elle n'avait jamais vu ça", retrace Adil Champion, membre du collectif, et riverain potentiel du data center. Pour lui, "Le projet est passé en catimini. C’est un déni de démocratie."
Plusieurs réactions politiques appellent alors à une suspension du dossier ou à des études complémentaires : Fabien Gay, sénateur PCF de Seine-Saint-Denis, Aly Diouara, député LFI du département…
"Réserve électorale"
Vincent Capo-Canellas, sénateur UDI du 93, et ancien maire du Bourget, souligne, comme de nombreuses contributions à l'enquête, qu'elle s'est faite sans réunion publique.
M. Borsali répond que "Segro voulait en organiser une, à condition que je sois présent. Or je ne pouvais pas, à cause de la période de réserve électorale." Pour les élections municipales, en mars, cette période commençait en septembre 2025. Mais le code électoral n'interdit pas les réunions publiques pendant cette période de réserve, comme le rappelait un cabinet d'avocats en mai 2025.
Dans son avis, favorable, et rendu en janvier, la commissaire enquêtrice a refusé la prolongation de l'enquête demandée par de nombreux habitants, considérant "qu’une participation effective du public a été assurée".
Une ex-membre de la MRAe estime, pour sa part, que "la consultation du public n'a pas été à la hauteur des enjeux."
Deux jours avant le premier tour
La commissaire a en revanché constaté "l'ambiance de méfiance qui règne auprès du public autour du projet". L'estimant "due, dans une large mesure, à un manque de concertation préalable", elle a demandé à Segro d'organiser une réunion publique.
Le nouveau maire, Mehdi Nezzar, était lui défavorable au projet dès sa campagne électorale. En prenant ses fonctions fin mars, il a "découvert" que son prédécesseur avait signé le permis de construire, deux jours avant le premier tour des élections. L'arrêté avait été publié sur le site de la ville.
Interrogé sur ce point, M. Borsali estime que "la période de réserve porte uniquement sur la communication. La ville, elle, continue de tourner et d'avancer".
Pour le responsable de service urbanisme précité, "Normalement, en période électorale, on gère les affaires courantes, point barre." Jean-Marie Baty, président du MNLE 93, déplore lui "une pratique que l’on retrouve malheureusement à chaque élection municipale. Le but, c'est que la nouvelle équipe n’ait plus la main.”

Depuis, Mehdi Nezzar a retiré le permis de construire, mi-juin, estimant que le bâtiment ne sera pas en accord avec le PLU et que le projet est "de nature à porter atteinte à la salubrité et à la sécurité publique". Le 17 juin, il a demandé "l'abandon du projet dans sa forme actuelle", "une réévaluation approfondie" de ses impacts et "l'ouverture d'un véritable débat".
Le 22 juin, la préfecture a quant à elle accordé au promoteur son autorisation environnementale, estimant que les réserves de la MRAe avaient été levées.
Mais fin juillet, saisi en référé, le tribunal administratif de Montreuil a confirmé l'annulation du permis de construire. L'affaire doit encore être jugée au fond.
Segro saura-t-il convaincre la juridiction ? Lors de la réunion publique du 16 juin, dans une salle comble de la mairie du Bourget, ses trois représentants avaient eu bien du mal à défendre leur projet. La PDG de Segro France, Laurence Giard, avait été interrogée par des habitants : "Pourquoi l'INCM n'a pas été considéré comme un établissement recevant du public ?" La dirigeante n'avait pu masquer qu'elle ignorait l'existence même de cet institut de formation, collé au terrain prévu pour le data center.


