La France nouvel eldorado des data centers, entre fausse promesse de souveraineté et suivi aveugle du gigantisme américain
Engagé dans la course de l’IA, la France est le pays qui a attiré le plus d’investissements dans les data centers en 2025. La sincérité de l’objectif affiché de souveraineté numérique apparaît cependant largement questionnable. Tout comme la pertinence de suivre le modèle du gigantisme américain, notamment du point de vue environnemental.
“Aucun pays ne devrait être forcé à n’être qu’un marché où des entreprises étrangères téléchargent les données des citoyens.” C’est ce qu’a déclaré Emmanuel Macron lors du dernier sommet de l’IA, en Inde, en février dernier. Le chef d’État Français, qui coprésidait l’événement avec le Premier ministre Indien, avait ajouté : “L’hégémonie n’est pas une fatalité”.
Une hégémonie avant tout américaine. En matière de centres de données, indispensables à l’essor de l’IA, sur les plus de 11 000 actuellement en activité dans le monde, les États-Unis en concentrent plus d’un tiers. Et quand bien mêmes les infrastructures n’y sont pas localisées, la valeur reste largement captée outre-Atlantique : pour les logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe, 80 % des dépenses sont passées auprès d’entreprises américaines, selon une étude du cabinet de conseil Asterès – fondé par l’économiste libéral Nicolas Bouzou.
La France ne fait pas exception. D’après un rapport de l’Institut Montaigne – think tank libéral, 70 % des données Françaises sont hébergées sur des clouds américains. En février 2025, lors du précédent sommet IA qui se tenait à Paris, Emmanuel Macron avait annoncé 109 milliards d’euros d’investissements. Mais 90 % de ces fonds viennent d’Amérique, d’Asie ou du Moyen-Orient, selon le patron d’un leader européen des fournisseurs de cloud, interrogé par Le Figaro.
On ne pourra nier que l’appel du pied du Président semble avoir fonctionné. L’an dernier, c’est l’Hexagone qui a attiré le plus d’investissements dans les data centers. 69 milliards de dollars (60 milliards d’euros) ont été promis par des acteurs privés, selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement publié le 20 janvier. C’est bien plus qu’aux États-Unis (29 milliards de dollars). Le pays compte déjà plus de 350 installations. 48 projets sont en cours – en construction, en attente de permis de construire ou en discussions préliminaires – selon La Tribune.
“Comptoir” numérique et “logique néocolonialiste”
Pour les américains, la France occupe une position stratégique, en particulier pour accéder à l’Afrique, selon la chercheuse Ophélie Coelho, autrice de Géopolitique du numérique. L’impérialisme à pas de géants. “Aucun câble sous-marin ne relie le continent africain aux États-Unis”, souligne la chercheuse auprès du Temps. En France, Marseille est reliée à 57 pays, à travers 18 câbles sous-marins. Les centres de données, expliquait la chercheuse dans les colonnes de Next, jouent le rôle de “comptoirs”, permettant aux acteurs américains de se projeter sur d’autres territoires, “dans une logique néocolonialiste”.
Si la France attire beaucoup d’investissements, les porteurs de projet restent étrangers pour la plupart. À Fouju (Seine-et-Marne), le projet Campus IA présente comme actionnaire majoritaire le fonds émirati MGX. La start-up française Mistral, la banque publique d’investissements Bpifrance et l’américain Nvidia complètent le tour de table. Campus IA s’annonce comme le plus gros data center français, avec une puissance requise de 1,4 GW (c’est plus que la production d’un réacteur nucléaire), soit cinq fois celle demandée par le centre le plus consommateur aujourd’hui, situé à la Courneuve.
“Ce n’est pas parce qu’on a des data centers en France qu’on est souverain de quoi que ce soit.”
L’objectif de “souveraineté” souvent affiché est donc loin d’être acquis. “Ce n’est pas parce qu’on a des data centers en France qu’on est souverain de quoi que ce soit.”, estimait Lou Welgryn, co-présidente de l’association Data for Good, auprès de Next, en marge d’un colloque à l’Assemblée Nationale sur les enjeux de l’intelligence artificielle, le 23 janvier dernier.
La sincérité de la volonté française affichée par le Président en Inde peut néanmoins être questionnée. La veille du colloque à l’Assemblée, des députés et sénateurs étaient réunis en commission mixte paritaire (CMP) pour trouver un compromis sur le projet de loi sur la simplification de la vie économique. L’article 15, qui prévoit de qualifier les centres de données de projets d’intérêt national majeur (PINM) pour faciliter leur déploiement, a été adopté. La commission spéciale de l’Assemblée avait ajouté une condition pour limiter cette possibilité aux entreprises assurant le même niveau de protection des données que ceux de l’Union européenne. Mais cet amendement a été supprimé par la CMP.
74 millions pour Microsoft
Plus récemment, le 20 mars, c’est le Conseil d’État qui autorisait le stockage de données de santé de patients Français dans un cloud Microsoft, dans le cadre du projet Health Data Hub. L’instance a reconnu le risque que la justice américaines demande l’accès à ces données, en vertu des lois extraterritoriales du pays, mais a estimé que les garanties mises en place étaient suffisantes.
Dernier exemple récent : le 14 mars, le ministère de l’Éducation nationale a renouvelé son contrat avec Microsoft, pour un montant minimum de 74 millions de dollars. Le ministère venait pourtant d’enjoindre dans une circulaire les établissements scolaires à exclure “toute utilisation de solution non souveraine dans le domaine de l’éducation”.
“Interroger la reproduction du gigantisme américain”
Dans le même temps, le pays s’est néanmoins positionné sur le dossier européen “AI Gigafactory”. Lancé il y a un an, il vise à créer des centres de données géants et souverains pour répondre à l’essor de l’intelligence artificielle. Orange et Mistral, entre autres, ont avancé leurs pions. Le coût unitaire de ces centres dépassera les 10 milliards de dollars, rapporte Le Figaro.
Présent lors du colloque à l’Assemblée nationale, interrogé par Next, l’expert des impacts environnementaux du numérique Benoît Petit appelle à “interroger la reproduction du gigantisme américain par l’Europe”. L’expert a contribué à un rapport récent de l’Agence de la transition écologique (ADEME), montrant que la consommation électrique des centres de données pourrait presque quadrupler en France d’ici 2035.